Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Voici ma deuxième participation au #RDVAncestral, ce défi lancé depuis septembre par Guillaume Chaix. C'est le 5ème rdv des généablogueurs, où ils sont invités "à rencontrer un-e ancêtre à une époque donnée" et à raconter ce qu'ils veulent autour de ça.

Mon article du mois de janvier concerne Jeanne Desgrées, mon sosa 77, née le 16 novembre 1768 et mariée le 19 novembre 1793 avec François Jaguelin dans un moment des plus agités de la révolution française, une ancêtre dont la vie a été bouleversée par les violences de cette période de l'histoire qui se sont produites jusque dans son village de Combrée dans le Haut-Anjou.

Attaque de Chouans

Attaque de chouans - Par G. Bourgain - Bibliothèque de Fougères, Domaine public

Pour rencontrer Jeanne Desgrées, sosa 77, et sa famille, il me fallait prendre en compte les méfiances liées aux peurs et à la terreur qu'ils subissaient de tous côtés dans cette période de la Révolution. Depuis que son père avait subi un sort atroce, je crois que Jeanne ne pouvait que s'inquiéter de rencontrer des individus impliqués dans les batailles en cours. Je devais alors leur apparaître sous une apparence qui marque la différence avec ses contemporains. Rester-moi-même me paraissait être le meilleur choix.
Pourtant, c'est avec un peu d'inquiétude que je pris le chemin de cette petite commune du Haut-Anjou. Comment vont-ils me recevoir? Finalement à mon entrée dans le village de Combrée, j'étais prête à m'approcher d'eux avec le sourire.
Ce 15 prairial V, au moment où j'entrais dans la maison commune de Combrée, j'aperçus François Jaguelin, l'époux de Jeanne, accompagné d'Anne Lardeux, à l'instant-même où il déclarait à l'officier public la naissance de Mathurin, son deuxième enfant.
A sa sortie, je l'abordai et quoiqu'un peu surpris, il se montra confiant à mon égard. Il est pourtant bien difficile de croire qu'un de vos descendants puisse remonter le temps! Mais si la réalité à cette époque était dure, dans ce milieu paysan encore imprégnée de religion, on se réfugiait parfois dans le surnaturel et certaines superstitions pouvaient encore les influencer. Je n'osai imaginer que trop de doutes leur viennent à l'esprit en me voyant.
Je le questionnai sur la déclaration qu'il venait de faire et m'étonnai que Guy Thourault, l'officier public ait accepté sans condamnation ni remontrances qu'il ait fait baptisé son fils par un prêtre réfractaire et que même, il ait inscrit le nom des parrain et marraine! Sur cet acte, il est noté la date du baptême qui avait eu lieu six mois plus tôt, le 14 janvier 1797.
 
Baptême civil ou religieux?
En effet, cet officier public rédigeait les actes de naissance en déclarant baptiser les enfants. Il y indiquait parfois le nom des parrain et marraine. La rédaction de ces actes commence le 22 mai 1792 en indiquant à la fois les dates des calendriers grégorien et républicain et en nommant les parrain et marraine; le 5 complémentaire V ces indications s'arrêtent et l'officier public rédige de façons changeantes au cours des années suivantes, jusqu'à son passage de relais à un autre délégué le 1er vendémiaire an 9. Cela tenait-il d'une volonté de ménager les deux partis?
Il faut noter que dans la région, le 17 février 1795 un traité (traité de la Jaunaie ) auquel les deux camps ont assisté - le chouan Charette était présent - puis un autre, le 2 mai 1795 à La Mabilais ont été signés; ces accords furent concrétisés par un arrêté transformé en loi par la Convention qui donnait la liberté de culte et de circulation pour tous.
Cependant, en ce qui concerne l'indication d'un baptême proprement religieux comme celui de Mathurin Jaguelin, le fait était assez peu fréquent dans ces registres.
Sans doute, Guy Thourault était conciliant puisqu'il semblait accepter le baptême de Mathurin par Charles Paizot, prêtre réfractaire du Bourg-d'Iré, qui baptisait, mariait et assistait ses ouailles jusque dans leur sépulture, sans même demander de le dénoncer!
 

 
En effet, François Jaguelin semblait satisfait de ses relations avec l'officier public.
Il proposa de me conduire près de sa femme. Enchantée, je grimpai alors dans la charrette à côté d'Anne Lardeux. Nous longeâmes les murs du château du Plessis jusqu'au moment où le chemin tourne à angle droit et se redirige alors vers le Nord. De loin, j'apercevais la masse sombre de la forêt d'Ombrée, celle où l'on a retrouvé les corps de Louis Desgrées, le père de Jeanne et de ses amis le 12 messidor de l'an 2. Je frissonnai à l'idée de croiser quelques «brigands» qui, en cette année 1797, se cachaient encore dans les prés et les bois de la région à l'affût de l'arrivée des soldats républicains, malgré les traités signés ces dernières années. Je vis, enfin, se dessiner un petit groupe de fermes. Nous approchions, déjà, de la demeure de mes ancêtres.
Celle de Jeanne et François s'ouvrait sur la cour où poules et canards pouvaient s'ébattre en liberté. Les bâtiments étaient construits tout en moellons de schistes; les linteaux au-dessus des baies étaient en bois. Des toits d'ardoise couvraient le logis et l’appentis qui l'avoisinait, abritant la petite étable surmonté d'un fenil.
Dès mon arrivée, j'aperçus Mathurin Jaguelin, le père de François qui sortait de l'étable tandis que nous entrions dans la cour. Françoise Sureau, la belle-mère de Jeanne et de François s'affairait près d'un puits circulaire fermé par un vantail à claire-voie. La margelle circulaire tout comme la couverture maçonnée étaient dressées en moellons d'ardoise trouvée dans la région.
De l'autre côté, je remarquai, séparé de la cour par un muret en moellons de schiste, un verger verdoyant en cette saison où pommiers, poiriers, noyers et noisetiers attendaient le début de l'automne pour donner leurs fruits.
François entra dans la maison pour expliquer ma visite à sa famille tout en m'invitant à entrer. Je vis dans un coin de la pièce, Jeanne qui allaitait son bébé; près d'eux, assise sur le sol, la petite Jeanne âgée de trois ans qui me regardait avec étonnement. Françoise Sureau, sa belle-mère, vint chercher le bébé pour le mettre au berceau et Jeanne s'approcha pour me saluer.
Tandis que François nous quittait pour continuer le fauchage de ses champs, Jeanne me proposa un verre de cidre, un morceau de pain et de beurre - salé bien sûr! L'influence de la Bretagne toute proche commençait à se faire sentir depuis que la gabelle avait été supprimée en 1790! Du pain, du beurre et des noix de leur verger! Ce que j'acceptai volontiers.
 
Je commençai à parler à Jeanne du baptême de son fils par le curé Paizot. Je lui expliquai ce que je savais : il serait arrêté le 9 juin 1799, par les gendarmes de Segré, sous l'inculpation de complot contre la république. Mais je la rassurai en lui annonçant qu'on le sortira de sa prison au château d'Angers au mois de novembre et qu'il sera réinstallé officiellement à la cure du Bourg d'Iré en 1802.
Elle exprima alors sa désolation de voir ce conflit continuer encore. Je me risquai à lui poser une question difficile: «Pouvez-vous encore vous sentir proches des insurgés et soutenir un prêtre réfractaire alors que votre père et ses deux amis et voisins ont été assassinés par des «brigands» (ainsi nommés sur l'acte de décès pour désigner les contre-révolutionnaires) ? Comment ont-ils pu s'en prendre à votre père alors que vos idées, leurs convictions et les vôtres semblent si proches?»
Elle répondit simplement que, dans notre région, les catholiques traditionnels n'acceptaient pas tous de participer à ces violences. J'ajoutai que, l'officier public, Jean Coué, a lui-même peut-être transformer la réalité en partisan convaincu des républicains – ce qu'on peut supposer dans sa façon de rédiger les actes que n'utilise pas son successeur Guy Thourault? Et je confirmai que certains «chouans» étaient réellement des brigands comme on l'apprendra plus tard avec les «chauffeurs de pieds»*!
Elle resta un moment en silence, puis commença à se remémorer la soirée du 11 messidor II. Elle était alors au Bois brûlé chez son père et sa belle-mère au cas où son premier enfant naîtrait dans les jours à venir. Françoise Sureau, la deuxième femme de Louis était inquiète car, minuit passé, son mari n'était pas rentré ni ses voisins. D'ordinaire, ils rapportaient leurs bottes de foin à la ferme plusieurs fois dans la journée. Rien depuis les cinq heures du soir! La nuit se passa à les attendre. Ce n'est que vers cinq heures du matin que Françoise et ses voisins se rendirent dans leur pré bordant la forêt d'Ombrée mais ne virent que les charrettes abandonnées; plus de chevaux ni personne alentour; c'est alors qu'ils entrèrent dans la forêt où ils trouvèrent les corps de Louis Desgrées et ceux de René Pescot et son père Jean.
 
Pourtant, ces fermiers avaient dans leur famille des personnes qui soutenaient la cause des insurgés! Même un de leurs voisins et ami du Bois brûlé, Robert, s'y était engagé en 1793, notamment. Mais, les attaquants avaient sans doute voulu voler leurs chevaux pour s'enfuir, car une gigantesque fouille dans les forêts du canton dont celle de Combrée ainsi que villages et bois environnants avait été décidée fin avril de cette année 1794!
 
Jeanne, les yeux en larmes, me révéla que depuis ce temps-là, elle avait peur à chaque instant que ne surgissent les uns ou les autres des combattants.
J'essayai de la rassurer, mais pour cela je dus lui taire qu'un certain Moreau, nommé à Segré par le Directoire, qui était censé assurer une paix complète, décida alors d'emprisonner les personnes connues pour leur attachement à la royauté. Je lui assurai que seules des escarmouches se manifesteraient encore jusqu'en 1799 et qu'en janvier 1800, les derniers irréductibles déposeraient les armes. Cela se terminerait bientôt.
Une bonne odeur de soupe s'échappait du chaudron chauffant sur le trépied dans la cheminée et se répandait dans tout le logis.
Avant de la quitter, je souhaitai lui apporter un peu de joie, alors je lui racontai comment sa future petite fille épouserait un des derniers meuniers de ma famille et que mon père serait leur arrière-petit-fils!

 

* Les chauffeurs de pieds étaient des individus qui sévissaient dans la région, car parmi les chouans il existait "des êtres sans foi ni loi, véritables mercenaires assoiffés de butin et de sang. Ils avaient pour habitude de brûler les pieds de leurs victimes pour leur faire avouer où ils cachaient leur magot." Ces bandes disparurent vers la fin du siècle.

 

Sources :  Actes de baptême et décès (registres AD49)

Livre de Pierre Méchineau "Histoire de Segré et de son canton : des origines à 1986"

Livre  "Le pays segréen, patrimoine d'un territoire / Maine-et-Loire, Pays de la Loire"  de Claire Steimer, Christian Cussonneau, Thierry Pelloquet, Illustré par Bruno Rousseau - ed. l'Inventaire

 

Partager cet article sur Flipboard : 

Print Friendly Version of this pagePrint Get a PDF version of this webpagePDF
Tag(s) : #Anjou, #Généalogie paternelle, #Ancêtres angevins, #Guerres vendéennes, #RDVAncestral

Partager cet article

Repost 0