Pour ce #RDVAncestral, me voilà à Sérent où je viens tenter de ressentir l'ambiance qui règne en cette rentrée scolaire 1888. Mon grand-père est alors âgé de six ans et demi et vient d'entrer à l'école créée par les Frères de l'école de Ploërmel.
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Marché breton - Manuel Robbe (Wikipedia - Domaine Public)
Aujourd'hui c'est jour de marché à Sérent. Le centre du village est animé et grouille de monde. Paysans du village mais aussi fermiers du voisinage se sont installés de bon matin sur la place de l'église. Lapins, volailles, fruits ou légumes, chaque paysan propose sa production, mais aussi des pâtés de lapins ou cochonnailles que l'on choisit chez les meilleurs d'entre eux. Une femme avance parmi la foule présentant aux passants son panier rempli des œufs frais qu'elle a à leur vendre; une autre plus âgée, assisse, son panier de pommes sur les genoux, attend des acheteurs. Je me fraye un chemin parmi les villageois qui s'interpellent, et je tends l'oreille pour tenter de surprendre quelques conversations mais je les distingue à peine dans le brouhaha de cette foule. Vais-je trouver ici mes arrière-grands-parents, Marie-Joseph et François?
Des éclats de voix me parviennent d'un petit groupe assez proche de moi.
- «Ça l'est pas posubl, tout comm'! Faèrr à daunczae lé garçons o lé z'esbelucs d'la p'tit' école!!!» s’époumonait une grande et grosse femme agitant ses bras comme si elle battait son linge.
- «Tout comm'!» reprenaient indignés les villageois qui l'entouraient en hochant de la tête.
Il me semblait comprendre de quoi il était question. Quelques mots m'étaient familiers et remontaient à ma mémoire, comme si j'entendais mon grand-père et ma grand-mère qui utilisaient encore quelques expressions de gallo lorsque j'étais enfant.
J'avais lu dans les journaux de ces dernières semaines de septembre et octobre 1888 la colère qui montait chez les habitants de Sérent contre les institutrices laïques du village. Des tas de rumeurs couraient à ce moment sur leur compte, des faits inconvenables aux yeux de ces villageois habitués à l'éducation des religieuses qui exerçaient, seules, jusque là. Qui pouvait dire ce qui était vrai ou faux? Les journaux peut-être.
Le 30 août dernier, le journal «La Croix*» publiait une lettre adressée au Père supérieur de la congrégation des Frères de Ploërmel. Un lecteur "assidu" «estimant que cette lettre pourrait trouver sa place dans leur estimable journal» l'avait proposé au courrier des lecteurs, lettre dans laquelle il s'attaquait au préfet Mr Demongeat et à «sa haine pour tout ce qui est bien.» Le Conseil municipal aussi y semblait pris à parti, suite à la laïcisation de l'école des filles et à la construction récente de «deux écoles mixtes à Coëtbout et aux Hayes» ainsi que l'installation d'une classe enfantine au bourg, «des mesures attentatoires aux droits des pères de famille, vexatoires et ruineuses pour la commune» écrivait-il. On ne sait qui est cet habitant de Sérent qui continue son plaidoyer contre ces changements récents qu'on peut, en effet, imaginer difficile à vivre pour toute une communauté, bousculée tout à coup par des décisions venues de loin et qui bouleversent des habitudes et coutumes ancrées depuis toujours.
Enfin, l'attroupement s'était dispersé ; cependant le sujet était dans toutes les bouches:
- «Lé métresses z'ont joué es cartes à l’ôté! Est grav' ... tout comm'» dit une fermière portant son panier plein de légumes au bras à la vendeuse tout près de moi. Je n'osai pas me mêler de la conversation.
«Côr pue, él' emmènent lé garçâilles* d'lécole ouider su lé ch'vaux d'boa.» leur répondit un homme qui l'accompagnait.
«Aout même, i faout s'défier dé métresses!» conclut la marchande.
Je me demandais bien ce qu'en pensait mes arrière-grands-parents ! Mais je ne les avais pas croisés encore. Marie Joseph, elle, était certainement restée chez eux ce jour-là car Julienne, leur fille n'avait qu'un mois et elle devait s'occuper des autres enfants. Sans doute sa fille aînée Marie-Joseph, âgée de 13 ans, participait-elle aux tâches de la maison. Quant à Julien, d'un an plus jeune, fréquentait-il l'école qui était en principe obligatoire jusqu'à 13 ans ou bien aidait-il la famille aux travaux des champs. Pourtant la famille était attachée à l'instruction pour leurs enfants. Jean né en 1880, devait se trouver en classe ce matin-là et son petit frère Joseph, mon grand-père, âgé de 6 ans et demi venait tout juste de rentrer à l'«école libre», dont parle le lecteur du journal «La Croix1», tenue par des Frères des écoles chrétiennes de Ploërmel, ceux-là qui l'enverront quelques années plus tard au noviciat de leur congrégation. Il y avait aussi le petit Louis âgé de 4 ans certainement resté à la maison.

J'avais vraiment l'impression que les discussions sur ce marché restaient vives et me semblaient toutes ou presque concerner le même sujet.
Un groupe de personnes était rassemblé autour d'un homme qui lisait le journal «L'Univers2» de ce vendredi 5 octobre. Je l'entendis parler d'une lettre en date du 24 septembre, publiée dans ce journal, écrite par le notaire Maître J. Allaire, délégué cantonal, réfutant les accusations portées aux deux institutrices :
- «Jamais Melles les institutrices n'avaient invité les garçons à danser avec leurs élèves.»
- «Jamais elles n'ont fait une partie de cartes dans une auberge du bourg.»
- «Jamais elles n'ont conduit leurs élèves sur les chevaux de bois.» affirmait-il.
Il accusait le dénonciateur de les calomnier dans sa lettre anonyme dont quelques journaux avaient publié le contenu, environ deux semaines auparavant.
C'est alors que des protestations s'élevèrent de la foule agglutinée autour du lecteur et se propagèrent, si bien que tout le marché fut bientôt empli de récriminations contre ce notaire qui était à son tour accusé de mensonge. Cette lettre du délégué cantonal répondait aux derniers articles des journaux conservateurs de la région en particulier le «Courrier des Campagnes» mais il semble aussi «L'Ouest-Éclair».
Le Journal «L'Univers», qui insérait aujourd'hui dans leurs pages la réponse du notaire, se permit un court commentaire légèrement mâtiné de mépris et de condescendance : «Espérons pour «Le Courrier» que les sentiments de M. Allaire soient plus distingués que sa prose.» Cette pique qui me paraissait montrer quelque parti-pris fut approuvé par la foule. Je souriais à cette pensée.
Le lecteur public poursuivait sa lecture du journal «L'Univers», articulant de façon à ce qu'on l'entende, énonçant la réplique du «Courrier des Campagnes» publiée dans cet article : «Si nous insérons la lettre de M. Allaire … c'est pour deux motifs»: «prouver notre complète impartialité» en la publiant ici et éviter «à avoir à nous reprocher ... de manquer à ce devoir».
Entre temps, ce même journal, avait contacté le dit témoin, leur correspondant anonyme, ce qui leur a permis de réaffirmer à leur confrère de «L'Univers» les «protestations» de cette personne, celles qu'ils avaient déjà publiées le 15 septembre ainsi que «Le Morbihannais» le 11 septembre, assurant que le dénonciateur lui-même avait suggéré qu'on pouvait trouver «d'autres choses» contre les institutrices.
«Le Courrier des Campagnes» concluait en écrivant, accusateur, que M. Allaire n'avait qu'à s'en prendre à lui-même si cette affaire prend «un développement plus grand». Une vague d'approbation se souleva alors dans la foule. Décidément ce jour de marché ne ressemblait à aucun autre!
L'attroupement grossissait encore quand j'aperçus un homme de taille moyenne, au visage ovale, le menton rond très légèrement saillant, le front haut et dégagé, les oreilles implantées tout comme pour mon grand-père et ses frères; cet homme souriant, j'en étais presque sûre, c'était François Marie! Je l'observais : il me semblait calme et discret. Il écoutait attentivement ne laissant transparaître ses sentiments.
L'article de «L'Univers» se terminait sur l'étonnement que pouvait suggérer la position du Conseil municipal, qui avait promis une enquête sur ce que «l'attitude des institutrices laïques qu'on leur a imposés, avait produit ici ... la plus triste impression». Je me demandai alors si ce n'était qu'une "impression" ou bien des faits réels !
D'après «Le Courrier des Campagnes», l'affirmation de tels faits aurait trouvé son origine dans les propos du Conseil municipal plutôt que dans la lettre anonyme. Je constatais que le journal ne le démontrait pas vraiment, mais cet argument voulait appuyer comme une preuve de ce qu'ils écrivaient ici et renforçait les habitants dans leur point de vue.
En outre, la conclusion de l'article me paraissait vouloir donner une leçon au notaire, délégué cantonal, jugeant qu'«il aurait mieux fait de soigner les affaires de celles de son étude que celles des écoles laïques» et que son attitude pourrait bien lui faire perdre des clients. Cette conclusion me parut être sinon une prise de position, une atteinte à la dignité de ce notaire quoiqu'il ait pu dire par ailleurs, même si cela devait peut-être un jour se révéler faux. Ainsi, le journal ne manquait-il pas à ce fameux «devoir» dont il parlait plus haut dans son article?
Je constatais l'impassibilité de François Marie et m'approchais de lui pour lui demander ce qu'il pensait de tout cela. Je me présentais d'abord comme une de ses parentes, lui demandant des nouvelles de Marie Joseph en essayant de parler dans sa langue que je redécouvrais à cette occasion, des nouvelles du bébé, de Joseph et son entrée à l'école, puis du petit Louis. Il ne s'étonna même pas que je connaisse ainsi toute sa famille.
- «Quaès que vous songez d'ça? ... d'lé métresses?» osai-je questionner.
Il me répondit que ses fils allaient à l'école libre! Qu'il n'aimait pas trop voir tous ces changements ! Mais qu'il n'aimait pas non plus se mêler de toute cette histoire! Qu'il espérait que l'installation de laïques dans les écoles, ça ne ferait pas de tort à l'école où allait ses fils. Que les gens ici devenaient fous!
Je lui expliquai alors que je n'arrivais pas à savoir si tout ce qui se disait ici était vrai ou faux. Il eut un haussement d'épaules.
Je décidai de l'accompagner sur le chemin de Bohurel le questionnant sur sa vie, son voisinage, puis bientôt je le quittai en tournant à droite vers le Sud-Est.
Sur le chemin du retour, je repensais à ce que Joseph, mon grand-père, avait pu raconter à ses enfants, mes oncles et tantes qui nous l'ont rapporté, qu'un jour de procession, un "excité" aurait mis le feu au voile d'une communiante. Était-ce un souvenir d'enfance marquant mais vague d'un événement où la flamme d'une bougie tenue par les enfants aurait pu enflammer ce voile? Ou bien est-ce vraiment le résultat de ces tensions qui auraient enflées encore et conduit quelqu'un à un acte plus grave? Cette affaire qui avait marqué mon grand-père, je n'ai jamais pu la confirmer.
1 "La Croix" du 30 août 1888 - Lien Gallica
2 L'Univers du 5 octobre 1888 - Lien vers Gallica
* "garçailles" signifie filles et garçons en gallo
NB Tout ce qui se trouve écrit en italique est citation des journaux
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