Pour la lettre N du #ChallengeAZ, c'est à la nourriture du poilu qu'on s'intéresse. Il existe quelques variations entre les sources, mais là c'est d'une exposition1, que nous avons visitée à Dormans, en 2016 que je m'inspire.

Nourrir tous les hommes déployés sur un front de plus de 700 kilomètres tout au long de ces années de guerre est un sujet important et des difficultés de toutes sortes se révèlent. Ce sont des millions d’hommes qu’il faut ravitailler chaque jour sur le front.
Au début de la guerre, l'organisation en était plus ou moins improvisée pour chaque section. La distribution avec «roulantes» n'existe pas encore. Le soldat doit donc transporter son matériel de cuisine et trouver le temps de faire sa popote lui-même.
En ce qui concerne l'approvisionnement, l'armée française ne dispose d’aucun transport réfrigéré. On amène les troupeaux sur place, comme en 1870, heureusement cela fonctionne à peu près. Ce n'est qu'à partir de l'année 1915, les «roulantes» sont installées en deuxième ligne ou à l’arrière. Et la viande commence à être acheminée par le rail.
Avec les conditions de vie difficiles dans les tranchées, sans une alimentation saine, des maladies se développent, calamités qui s'ajoutent aux morts de la guerre. Il devient donc important qu'un service mieux organisé se mette en place.
Les soldats volontaires ou désignés devaient alors se rendre à l'arrière jusqu'aux cuisines pour ensuite effectuer le chemin inverse chargés des repas transportant des plats cuisinés, souvent des ragoûts de viande, transvasés dans de grandes gamelles fermées et dans des bidons contenant les boissons pour les transporter jusqu’aux combattants au front. À l'arrivée à destination, il était fréquent que la nourriture soit froide, ou bien ait été renversée en raison des conditions d'acheminement difficiles, parfois même souillée ou encore non distribuée .
Quand les combats font rage, les ravitaillements ne sont pas réguliers dans ces tranchées et les soldats en première ligne n’ont d’ailleurs pas toujours la chance de recevoir leurs rations. Alors, pour être autonome plusieurs jours, au cas où la «corvée de soupe» ne serait pas livrée, le poilu doit s'assurer d'avoir assez de vivres de réserve ou la chance d'avoir reçu dans un colis quelque produit du pays, mais certainement pas en quantité suffisante.
Le commandement réalise alors qu'un service efficace doit être organisé. On commence donc à réguler le transport et le stockage des matières premières dans des «magasins» à proximité de gares. On commence aussi à y préparer les denrées alimentaires dans des boulangeries ou autres installations de transformation comme les abattoirs ou laiteries. Les produits qui en sortent sont ensuite envoyés par train vers les différents secteurs du front et enfin les produits sont distribués aux cuisines de l'arrière des lignes.
à l'arrière des lignes
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Ration journalière estimée nécessaire au soldat 2 :
- 500 à 600g de pain
- 300 à 500g de viande
- entre 25 et 40 grammes de féculents (haricots blancs, petits pois, riz...
- 75 grammes de fromage
- 5 grammes de café
- 45 grammes de lard
mais, en réalité, les quantités furent moins importantes et de moindre qualité.
L'importance de l'eau
Au début de la guerre, on constate que la consommation d’eau est dangereuse au regard du nombre important de décès dus à la dysenterie et autres infections, car les conseils de précaution ne sont pas toujours respectés; les soldats consomment l’eau de puits ou de sources sans au préalable l'avoir fait bouillir, au risque pour certains de tomber malades.
À partir de juin 1915, un service des eaux aux armées commence à veiller à l’alimentation en eau potable des armées. Il met en œuvre les travaux nécessaires : le service du génie creuse des puits, capte et protège des sources, installe des pompes, ou pose des canalisations et le service de santé veille à la qualité et la stérilisation de l'eau. Il faut aussi prendre des précautions contre la contamination des eaux de boisson par le risque d'empoisonnement des points d’eau par l'ennemi.
Le transport d’eau potable s’effectue d'abord en wagons citernes; parfois, il leur est difficile d’atteindre les cantonnements. Dans ce cas, c'est le transport de tonneaux chargés sur voiture qui est privilégié. Chaque bataillon doit organiser un convoi léger de transport d’eau.
Une fois transporté à l'arrière, l’approvisionnement en eau en première ligne s’effectue grâce aux régulières corvées dans les tranchées et il faut parfois faire des kilomètres pour aller jusqu’aux voitures qui amènent l’eau dans des fûts.

Le vin
Au début de la guerre, l'eau est la boisson habituelle du soldat, selon le règlement militaire. À cela peut s'ajouter une boisson rafraîchissante.
Dès le premier hiver de guerre, le vin commence à être autorisé dans les tranchées et livré dans des bouteilles : un quart de vin par jour et par homme, puis plus tard un demi et jusqu'à 75cl les dernières années de guerre. La consommation se développe alors; c'est soit un assemblage de vins, soit un vin à faible degré d'alcool qu'on fournit aux soldats.
Cette boisson est moins dangereuse que l'eau qui se contamine plus facilement, dont on a vu les risques sur la santé de certains soldats, au début de la guerre.
Le commandement veille à ce que le vin ne vienne pas à manquer dans les tranchées, car il juge qu'il est essentiel au « moral » des troupes! Il encourage donc sa consommation même s'il y ajoute un discours de modération. La médecine elle-même se permet d'y ajouter une «caution scientifique» qui serait un remède contre le cafard, qui donnerait la force de monter à l’assaut. D'autres médecins assureraient que c'est une boisson saine, nourrissante, indispensable lorsqu’on ne boit pas de l’eau. À contrario, on sait ce qu'il en est de nos jours!
La France favorise donc la reprise de la production nationale : Mâconnais, Beaujolais ou Charentes, Languedoc-Roussillon, mais aussi importe du vin d’Espagne, d'Algérie, du Maroc ou de Tunisie. "La guerre va ainsi donner un débouché aux stocks"3.

Le pain
Chaque jour, le soldat reçoit une portion de pain, pain biscuité ou pain blanc. Celui-ci est fabriqué par des hommes de l'armée dans les «magasins», mais aussi dans des boulangeries à proximité des gares concernées par le ravitaillement. La conservation du pain est évidemment un problème sur le front, car le pain arrive durci ou parfois moisi dans les tranchées. Le pain biscuité à lui est un pain à croûte épaisse, qui bénéficie d'une cuisson plus longue, fabriqué avec moins d’eau dans la pâte que le pain blanc, tout cela afin de lui assurer une plus grande conservation.
Mais quand les hommes sont au repos, si une boulangerie de campagne se trouve dans les environs, ils s'y rendent pour avoir du pain frais.
Les soldats mangent aussi du «pain de guerre» quand il faut vivre des réserves. Ce pain fabriqué avec une pâte de farine de blé pétrie sans levain et soumise à double cuisson se garde plus longtemps, mais est souvent très dur. Les soldats doivent alors le ramollir dans de l'eau, de la soupe, du bouillon, du café ou même du vin1. Pour bon nombre de soldats, il est probable qu'ils le faisaient déjà dans leur campagne puisque moi-même j'y ai vu des anciens manger la soupe au vin!

La viande
La viande est essentielle pour la santé des soldats pendant cette guerre. Sans grand moyen, les soldats qui préparent la gamelle du poilu doivent se débrouiller comme ils peuvent; en ce qui concerne la viande cela consistait tout simplement à la faire bouillir.
Il est conseillé tant que cela est possible de préparer de la viande fraîche. Mais parfois, ce n'est que de la viande congelée, réfrigérée, ou demi-salée qu'on peut proposer. Dans certaines périodes, c'est même de la viande en conserve que l'on apporte au front. L'avantage est qu'on peut s'en servir comme vivres de réserve ou quand on ne dispose que de peu de temps pour cuisiner les produits frais. Les soldats qui n'aimaient pas ces conserves qualifiaient cette viande de «singe». La plupart des poilus sont des paysans et ne sont pas habitués à manger de la viande en conserve, mais plutôt des salaisons ou de temps en temps quelques ragoûts.
Au début de la guerre, les troupeaux de bétails sont déplacés à pied par la route, mais ces longues marches réduisent la qualité de la viande. Quand l'intendance s'organise dans les années qui vont suivre, on installe des abattoirs près de gares pour acheminer la viande plus facilement au front. Mais on manque de main d’œuvre pour l'entretien des troupeaux, alors les dernières années de guerre, on estime à plus de la moitié de la viande fournie aux troupes la viande congelée qu'on importe désormais.
Sur le front, les plats de viande cuisinés arrivent souvent froids et en piteux état, les difficiles combats n'aident pas à une quelconque amélioration. Les soldats qui ne disposent pas d’un réchaud se contentent de viande froide figée dans la graisse.

Il y a deux facteurs primordiaux qui garantissent le moral des troupes : la nourriture et le courrier. En effet, dans les cantonnements ou en deuxième ligne le repas est une fête où on oublie le danger.
De même, dès que l'on peut, on met en place certains rituels comme le repas de Noël où on fait comme à la maison. C'est le cas aussi en d'autres occasions de sortir de l'ordinaire : fêtes religieuses, anniversaires, prises de galon 3...
Les produits du pays qu'on reçoit dans un colis sont aussi l'occasion d'un partage. «Le Gascon fait goûter le confit au Breton, le Jurassien ses fromages»4. Les soldats découvrent les produits régionaux. Ces repas partagés, apportant de la convivialité et redonnant un peu de joie, font oublier un instant la dureté de la guerre.
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Sources :
1 Notre visite d'une exposition à Dormans "Manger et boire sur le front de Champagne"
2 article du Point "Vis ma vie de poilu" du 11/11/2013
3 article de la dépêche du 07/08/2014
4 article de sud-ouest-gourmand publié le 06/03/2014
- Photos personnelles prises à la Main de Massiges (Marne)
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