17 février 1870
Le lendemain, je frappai de bonne heure à la porte de la maison de Perrine et Louis-François. Tous les deux m'attendaient déjà. Ils m'invitèrent à m'asseoir.
J'étais décidée à parler à Louis-François de tout ce que j'avais lu à propos de son père et de ce qui me semblait plausible de sa vie de combattant vendéen, des doutes que j'avais par ailleurs. Mais d'abord, je le laisserai me dire le peu de choses qu'il savait de lui.
J'interrogeai donc Louis-François sur ce qu'il connaissait de ses combats de 1831.
- «C'est par d'autres que mon père que j'ai appris certaines escarmouches dans lesquelles il s'est retrouvé. Lui ne nous en a jamais parlé et de toutes façons, nous ne l'avons jamais revu après son arrestation en 1832 puisqu'il a été emprisonné et est décédé à l'hôpital d'Angers trois ans après sa libération en 1837.»
Son père avait toujours été partisan du roi1 et avait participé aux combats de 1815. En 1831, les vendéens sont prêts à reformer des bandes incités par les discours de quelques prêtres et nobles qui contestaient le pouvoir de Louis Philippe ne le reconnaissant pas comme l'héritier légitime du trône. D'autres bandes sont motivées par le mécontentement dû aux provocations, à la suspicion, aux enquêtes concernant les royalistes, à la crainte de la conscription, aux rançons que subissaient les agriculteurs de la part des soldats, ou la pauvreté grandissante à l'époque. A cette occasion, Louis Stanislas s'est alors retrouvé chef de bande avec son ami Delaunay.
Louis-François ajouta que si son père était capable de mener une bande, il n'avait hélas pas de consignes précises de la noblesse locale, alors il lui a été difficile d'organiser la lutte.
- «Mais je ne connais pas dans le détail les événements qui se sont déroulés à cette époque.» finit Louis-François.
- «Je sais que sa bande quadrillait un secteur qui s'étendait de Chemillé, où était installé un régiment prévu pour combattre les contestataires, jusqu'à Maulévrier tout proche des Deux-Sèvres.» ajoutai-je.
Louis-François savait tout de même comment s'était terminé cette aventure et continua :
- «Sa bande s'attaquait aux maires qui soutenaient le pouvoir en les menaçant pour leur enlever leurs armes. Il y a eu plusieurs actions violentes jusqu'à ce jour où des gendarmes ont été assassinés. Mon père a été accusé de ce meurtre alors qu'il affirmait ne pas s'être trouvé dans ce lieu, ce même jour.»
Après un moment de réflexion, il reprit :
- "Je ne pense pas non plus qu'il soit capable d'en arriver là! D'ordinaire, il savait arrêter les élans de ses compagnons si les actions entreprises dégénéraient." ajouta Louis-François avec une grimace de mécontentement.
- "Mais ce fut l'occasion pour le pouvoir de l'accuser, afin de tenter de stopper la révolte. Il finit par rendre les armes et se rendit seul à Cholet; le capitaine de gendarmerie le connaissait et lui faisait confiance; alors il le laissa rentrer chez lui. Mais le ministère de la Guerre ne l'a pas entendu ainsi et décida de tout mettre en œuvre pour l'accuser et l'arrêter." Alors les gendarmes sont arrivés à la maison le 9 octobre 1831. C'était la dernière fois qu'on le revoyait. Je m'en souviens très bien, j'avais 25 ans à cette époque!
Louis-François frissonna et demanda à Perrine de le rapprocher de la cheminée, puis lui apporta un breuvage chaud. Visiblement, il était fatigué.
Un grand silence envahit la pièce et on entendait le feu crépiter dans la salle. J'attendis encore un moment avant de reprendre la conversation. Cette fois c'est moi qui lui parlerai de ce que j'avais découvert sur les autres combats de Louis Stanislas.
- «Louis-François, je vais vous raconter les quelques petites choses de ce qu'il a pu se passer pour lui à partir de 1793.
Cette année des grandes batailles vendéennes, votre père n'avait que 16 ans et une chose est sûre, il s'était engagé sous les ordres de Marigny, un chef qu'il respectait. Par quels combats est-il passé? Je ne suis sûre de rien, mais on peut se baser sur ceux que ce chef vendéen a mené ces années-là! On connaît le parcours des chefs mais très peu celui des petits combattants.
S'il a suivi ce chef, il est donc presque certain qu'il ait participé à la bataille de Châtillon, le 5 juillet 1793, qu'ils ont gagné mais dans laquelle ont péri 2000 vendéens. La bataille de Thouars en mai 1793, la bataille de Saumur sont encore d'autres batailles auxquelles il a très probablement pu participer, car il avait paraît-il toujours été fidèle à ce chef «gai, spirituel, loyal et brave.»2
Puis la Virée de Galerne a commencé après la défaite des combattants vendéens à Cholet le 17 octobre. Louis Stanislas comme les autres combattants ont été repoussés par l'armée républicaine. Une immense foule est remontée jusqu'à St Florent. Combien ont traversé la Loire? On parle de 60 à 80 mille personnes dont 20 mille non combattants qui ont pris la route vers Granville avec femmes et enfants. Cette armée commandée par le général de La Rochejacquelein, et Marigny y secondant Jean-Nicolas Stofflet a réussi après plusieurs batailles, à se rapprocher de Granville, laissant leurs femmes et leurs enfants à Avranches, ils ont attaqué Granville le 14 novembre mais après deux assauts, ils durent reculer après avoir perdu 2000 combattants et s'en sont retournés sur leurs pas.
De batailles en batailles, les vendéens ont subi de nombreux échecs, alors ils ont fini par rebrousser chemin. Le 3 décembre, parvenus à Angers, ils sont attaqués, et durent reculer vers La Flèche. Au Mans ils subirent alors de nouveaux massacres. Fuyant vers Laval, Craon, Ancenis, ils ont atteint les bords de Loire, puis les 16 et 17 décembre ont tenté de traverser le fleuve où 400 vendéens se noient. Alors ils décidèrent de s'enfuir ver le nord-ouest, contournant Nantes; là 4000 à 7000 Vendéens ont péri dans Savenay et ses environs puis d'autres faits prisonniers à Nantes, puis fusillés ou noyés. Finalement, ce sont 2500 fugitifs environ qui ont réussi à traverser la Loire dans les jours suivants. 4000 vendéens seulement ont pu retrouver leur région! Louis-Stanislas fit partie de ceux-là après cette terrible aventure qui a pu continuer à attiser sa hargne!
Et ses frères, et son père dont je n'ai jamais pu retrouver de trace après 1792 y ont-ils aussi participé? Votre père vous en a-t-il parlé?»
- «Non, ni même ma grand-mère!» répondit Louis-François
Je continuai mon récit :
- «Après leur retour dans le choletais, ce fut en 1794 les massacres perpétrés par les colonnes infernales. Les massacres dans les villages et les habitations brûlées.»
Là ce fut Perrine qui m'arrêta. Elle raconta à son tour ce qu'avait connu ses grands-parents disparus pendant ces massacres du côté de Coron, mais personne ne sait vraiment où et comment ceux-là ont disparus!
- «On ne les a jamais revus et mon père né en 1792 a été recueilli par son oncle.»
- «Quelle période terrible ont vécu nos parents!» ajouta Louis François.
- «Il est bon de la connaître pourtant, répondis-je, mais comme toutes les guerres, il faut apprendre à la dépasser. Notre histoire a encore des répercussions sur le présent, mais il faut regarder l'avenir et éviter de retomber dans les mêmes erreurs.»
Louis François et Perrine restaient plongés dans leur pensée. Pour les en sortir, je demandai des nouvelles de la petite Zénobie. Ce fut Perrine qui me répondit en ajoutant que tous deux cherchaient un mari pour leur fille qui voudraient bien accepter cet enfant.
- «Je suis sûre que vous allez le trouvez parmi vos proches amis, ne vous inquiétez pas!» dis-je en leur souriant.
Je savais que le fils de Pierre le maçon3, l'ami de Louis-François, serait celui-là! Hélas, Louis-François ne sera plus là au moment du mariage en novembre 1871.
C'était ma dernière visite à Louis-François.