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Pour le 12è RDVAncestral, me voilà transportée un siècle en arrière à la rencontre de ma grand-mère et sa famille ...

 

 

 

Alors que je demande mon chemin au facteur pour arriver jusqu'à la maison de mes ancêtres, il me propose de remettre moi-même à Mathilde, ma grand-mère un courrier daté de l'an passé! Une lettre égarée!

En cette fin du mois de juin 1917, je suis porteuse de cette missive envoyée par son époux Joseph qui séjourne depuis avril 1915 sur le front de l'Est, et donne régulièrement des nouvelles à sa famille restée à Sévérac. Les dernières lettres reçues en mai dernier annonçaient son rapatriement dans un hôpital militaire de Nantes; en effet, il souffre d'affaiblissement général et de nombreux problèmes respiratoires. Sa famille a appris son évacuation et que bientôt, après un repos et des soins adaptés, elle pourra le revoir. Mathilde, qui n'est alors qu'une jeune maman de trois enfants, et attend un nouvel enfant pour le début d'août, est rassurée et peut évacuer l'angoisse de ces années passées à attendre.

Au moment où je frappe à la porte, c'est mon arrière-grand-mère qui l'ouvre, s'étonnant de ce que j'apporte. Je lui explique que je suis là sur la trace de mes ancêtres, ce qu'elle ne comprend pas très bien, et qu'en passant dans la rue, le facteur m'a confié ce courrier. Elle m'invite cependant à entrer, espérant sans doute que je lui en dise un peu plus, puis appelle Mathilde qui arrive suivie de trois enfants. Les deux aînées, la brune âgée de sept ans et la blonde âgée de cinq ans, semblent déjà bien raisonnables, et le plus jeune, un petit blond aux yeux bleus, âgé de seulement trois ans, semble triste et très attaché à sa maman. Il connaît à peine son papa qui est parti alors qu'il avait à peine six mois. Marie Louise, mon arrière grand-mère, annonce à leur maman que je lui apporte une lettre. Je m'empresse de la rassurer, lui expliquant que c'est un courrier ancien qui a dû s'égarer. Elle regarde la date sur le tampon postal et semble aussitôt tranquillisée.

Nous nous asseyons sur le banc de bois autour de la table. Onze heures sonnent au clocher de l'église tout proche. Marie Josèphe me propose alors de partager leur repas tout en me questionnant sur ma quête à propos de mes ancêtres.

Mathilde, ouvrant l'enveloppe avec fébrilité, se met à lire. Je vois alors quelques larmes perler de ses yeux, même si l'inquiétude, si facilement éprouvée par elle à chaque événement difficile, n'apparaît pas à ce moment. Elle a compris que ces nouvelles datant de l'an dernier ne concernent plus son époux qu'elle sait sur la route de Nantes. En quelques mots, elle résume la longue lettre qu'elle vient de lire et la tend à Marie-Josèphe, sa mère, elle aussi émue à sa lecture. Elle avoue, tout en me tendant la lettre pour que je la lise à mon tour, être rassurée de savoir Joseph loin du Front car les nouvelles de l'année 1916 décrites dans ce courrier sont vraiment terribles.

 

«Le 10 juillet 1916,
 
Ma chère Mathilde,
 

Depuis ma lettre du 3 mai où je te rassurais sur mon sort, bien des choses se sont passées et je n'ai pas eu le temps de t'écrire. Le temps de le faire manquera peut-être encore, aussi je préfère te tenir en garde contre l'absence de nouvelles.

Enfin, nous voilà au repos à Robert-Espagne près de Saint Dizier.

Le mois de mai a été très difficile sur le front de la rive gauche de la Meuse!

On nous avait confié la relève des régiments de la cote 304. Nous savions le secteur terrible, devant marcher dans des trous remplis d'eau, et trébuchant à chaque pas sur des débris et même des cadavres. Quand nous approchions de ce que nous appelions, le “Ravin de la Mort*”, au moment de grimper la cote 304, une mitrailleuse allemande tirant du Mort-Homme ne cessait de viser notre troupe atteignant même quelques camarades! Mais nous étions bien décidés à affronter les tirs de l'ennemi!

Une fois là-haut, nous avons pris position dans une succession de trous d'obus reliés par un maigre sillon si peu profond et sans aucun abri ce qui nous obligeait à nous cacher le jour. Cette nuit-là, il régnait un grand silence inhabituel et inquiétant! C'est alors que d'un coup, toute la zone fut en feu, les soldats allemands venaient d'utiliser leurs lance-flamme et des gaz asphyxiants. Ils envoyèrent contre nous des grenadiers. Notre division a tenu bon et dans un combat acharné et nous avons repris le terrain perdu: les Allemands ayant subi de nombreuses pertes ont reculé.

C'est à partir de là, je pense que j'ai contracté des soucis de santé pulmonaire qui m'ont envoyé pour quelques jours à l'hôpital de Bar-le-Duc, d'où je t'ai envoyé une petite carte le 1er juin dernier. J'ai repris ma place au bout de quelques jours.

Nous étions éprouvés par la perte de nombreux camarades dont, aux premières lueurs du jour, nous découvrions, avec une immense tristesse, les corps mutilés et sans vie. Ses soldats fatigués par la longue marche pour arriver ici et épuisés par le combat, le colonel demanda notre relève.

Pendant une semaine, nous sommes restés à l'arrière, subissant de tous les côtés et par rafale l'envoi de gros et petits obus qui démolissaient tout, faisaient s'effondrer les tranchées et creusaient d'immenses trous à l'avant des lignes! Au milieu de la fumée et de la poussière, nous ne voyions même plus nos camarades et l'air devenait irrespirable. Sous un soleil brûlant, torturés par la soif, entourés de cadavres que nous ne pouvions inhumer au risque d'y rester à notre tour, il nous fallait nous tenir couchés contre le sol, toujours sous les obus, attendre la fin de cette pluie destructrice. Je restais immobile et je vous voyais tous les quatre; alors j'implorai la protection de Dieu pour moi, pour vous.

Mais me voilà aujourd'hui éloigné des obus et des mitrailleuses, pressé de dormir car nous manquons tous de sommeil. Nous avons besoin aussi d'une nourriture plus consistante pour nous remettre en forme.

J'espère que nous aurons bientôt le bonheur de nous revoir et de goûter aux joies de la famille.

Embrasse tendrement les 3 chéris pour moi.

Doux et tendres baisers

Joseph »

 
A la lecture de cette lettre qui dit toute l'horreur qu'ont vécu les soldats pendant cette guerre contre l'Allemagne, je ressens un malaise profond et je suis troublée à la pensée des abominations, des souffrances et des peines dues aux guerres de notre époque qui sont aussi terriblement difficiles à vivre pour ceux qui les subissent.

Joseph ne retournera plus sur le Front. Sa fatigue et sa maladie l'obligeront à prendre soin de lui. Il aura même la joie d'être présent à l'occasion de la naissance de sa fille un mois après ma rencontre avec mes aïeules. Mais nul besoin de leur en parler, puisqu'elles l'apprendront rapidement!

Front sur la rive gauche de la Meuse

 

 

 
* Un autre lieu près des lignes du Front de Verdun est nommé aussi "Le Ravin de la Mort"
 

Sources :

- Historique du 411ème RI (Anonyme, Charles Lavauzelle, 1920) numérisé par Jacques Boudet

- Lettres envoyées du Front par mon grand-père (Noter que la lettre du texte même si elle retrace des faits réels, n'a jamais existé)

 
 
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Tag(s) : #RDVAncestral, #Généalogie maternelle, #Guerres
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