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#RDVAncestral consiste en la publication d'un article, le troisième samedi de chaque mois pour lequel on imagine une rencontre avec un de nos ancêtres.

C'est, aujourd'hui, le 4è rendez-vous et pour moi c'est ma première publication.

 

Le voyage dans le passé que j'entreprends aujourd'hui me conduit dans le petit village de Sévérac en Loire-Atlantique en 1930. Je débarque tout à l'entrée du bourg. Heureuse d'aller à la rencontre de mon arrière-grand-oncle maternel, d'un pas léger, je remonte la longue rue qui traverse le bourg.

Tout en haut, près de l'église, j'aperçois un homme plutôt grand, accompagné d'une fillette d'une dizaine d'années dont je reconnais la silhouette; c'est Marguerite, sa filleule qui, d'une main tient une épuisette avec un morceau de tissu rouge, et de l'autre, lui fait un signe d'au revoir pour rentrer dans la maison de ses tantes où elle passait, chaque été, des vacances avec ses parents et ses frères et sœurs. Je comprends que c'est lui, Jean-Pierre, son grand-oncle; il porte une canne à pêche au bout de laquelle il a accroché un fil rouge. Je devine qu'ils reviennent de l'étang du Rocher après une pêche à la grenouille comme ils aimaient le faire tous les deux. En ce début de 20ème siècle, cet étang n'était pas le domaine des baigneurs et des touristes comme cela le sera dans les années soixante, mais seulement le paradis des pêcheurs.

Jean-Pierre poursuit tranquillement sa route vers sa maison du bourg; j'en profite pour aller à sa rencontre. Un peu intimidée par cet homme que je ne connais que par les témoignages de ma mère, et dont j'ai vu la photo dans les albums de famille, je me présente comme une de ses descendantes de la branche de son frère décédé, Jean-Marie, sans plus de précision. En effet, j'ai conscience qu'il serait inapproprié de me présenter comme la fille de sa filleule, encore si jeune en cette année 1930! Heureusement, il ne cherche pas à en savoir plus!

Je lui explique que j'avais envie de visiter le village de mes ancêtres et justement de le rencontrer, lui.

- Pourquoi moi? me demande-t-il.
- Parce que Marguerite nous a beaucoup parlé de vous, son parrain.
Je n'osais pas le tutoyer et je pense que, lui-même, ne me l'aurait pas demandé.
- Vous êtes le seul homme de cette branche des Guillard qui est resté proche de ses neveux et nièces et leurs enfants, après avoir traversé vous-même tant de malheurs.
Son visage s'assombrit un peu en se remémorant tout ce qu'il avait vécu. En effet, j'avais appris que son frère aîné avait été enrôlé dans la marine en 1874 et était mort à Basse-Terre, un an plus tard alors que Jean-Pierre n'avait que quatre ans et ne l'avait donc pas vraiment connu! La même année, sa mère disparaissait. Moins dramatique, mais à plusieurs reprises, son frère Jean-Marie (sosa 14) dut subir des périodes d'instruction militaire en tant que réserviste, il lui fallut alors soutenir sa belle-soeur, Marie-Louise et ses trois enfants en bas âge en participant aux travaux agricoles. Aussitôt Jean-Marie libéré de ses obligations militaires, ce fut le départ de son frère, François Marie, pendant trois longues années, enrôlé en 1889, dans le 14è bataillon de la forteresse de Bayonne.
- Après le retour de François, les malheurs ont continué, je crois?
- Hélas! En 1895, ce fut la mort de mon père, mais il était âgé et avait subi aussi tous ces tourments. Pourtant ce n'était pas fini; en 1900, il y a eu une épidémie et j'ai enterré deux de mes frères, Pierre d'abord à 34 ans, puis Jean-Marie deux mois plus tard, à l'âge de 41 ans. Il laissait une fillette de 11 ans.
Raconter ces événements semble encore le bouleverser.
- Je suis alors devenu chef de famille; nous vivions avec mon frère, François Marie, et mes deux sœurs encore célibataires. Mais, nous avons célébré leurs mariages en 1901, et le mien avec Jeanne Marie a eu lieu le 6 août de la même année.
Nous nous asseyons sur un banc de pierre près de l'église, à l'ombre des tilleuls qui nous abritent du soleil encore chaud en cette fin d'été.
Nous restons un moment en silence.
- Marguerite vous aime beaucoup. Je pense qu'elle a trouvé un peu en vous le grand-père qu'elle n'a pas connu et vous semblez un parrain exceptionnel.
Il sourit et commence à évoquer son regret, à lui et sa femme, de n'avoir jamais eu d'enfants, mais aussi la joie d'avoir de nombreux neveux et nièces, le bonheur de connaître la naissance de Marguerite, le 8 août 1917, dont il savait qu'il serait le parrain. Il s'inquiétait, alors, de l'absence du père de ce futur bébé; il était parti depuis 1914, et très peu présent durant cette période de la guerre.
- Par bonheur, si l'on peut dire, il est tombé malade sur le Front et a été évacué d'abord à l'arrière puis envoyé en repos dans un centre de Nantes. Il a donc pu être présent pour la naissance de sa fille, ajoute-t-il.
- Je sais que la baptême de Marguerite a eu lieu le lendemain de la naissance. Qui était présent?
- Évidemment, j'y étais puisque j'étais le parrain; nous n'étions pas nombreux. Heureusement que son père était là. Sa marraine, c'était sa grande sœur, Mathilde, âgée de seulement 7 ans! Il y avait aussi les plus petits, Thérèse et le petit Joseph.
- Est-ce que Marie Joseph David et Alexandre Chauvel, les cousins de sa mère sont venus?
- Alexandre ne pouvait pas être présent, puisque il était retourné sur le Front en septembre 1916 après avoir été blessé sept mois plus tôt à Tahure. Alexis, l'oncle de Marguerite était lui aussi sur le Front.
- François, mon frère, était rentré, lui. Il avait participé lui aussi à la guerre, mais seulement une quinzaine de jours en 1916 et ensuite détaché à la poudrerie. Mais, un an plus tard, en mars 1917, il fut exempté. Hélas, un des cousins de Mathilde, Henri Haspot, proche de la famille, n'en est jamais revenu ; il n'avait que 26 ans.
- Quelle tristesse cette guerre? Beaucoup d'hommes étaient absents dans le village. Je comprends pourquoi, vous avez été si important pour la famille.
Jean-Pierre m'explique alors les privations dans ce village déjà pauvre. Selon lui, sa filleule était bien petite à la naissance, Il est vrai qu'elle l'est restée longtemps, puisqu'enfant, on la soignait à l'huile de foie de morue, ce qu'elle détestait!
Demeurant en Anjou depuis peu de temps, la famille a dû revenir s'installer, cet été 1914, chez Marie-Louise, la grand-mère, belle-sœur de Jean-Pierre, pour toute la durée de la guerre. Il y avait déjà trois enfants, dont le plus jeune n'avait que quelques mois, à ce moment-là.
Joseph, leur père a été appelé comme réserviste, il a pris le train de Redon jusqu'à Vannes dans le Morbihan car il était natif de ce département. Il n'a pas été envoyé sur le Front tout de suite, mais tout de même loin d'ici pour préparer de jeunes recrues de l'armée. C'est en 1915 que son régiment est parti pour Reims et s'est déplacé sur le Front de la Marne puis Verdun où il est tombé malade.
Je lui demande alors, comment ils ont vécu tout ce temps de la guerre?
- Mathilde, ma nièce, était très anxieuse mais elle était entourée par sa famille, ses sœurs Jeanne et Marie célibataires, sa mère, et tous ses oncles et tantes maternels : François David et Marie Joséphine, Jeanne, la sœur de François, qui était veuve du frère de Marie Joséphine. Ma femme Jeanne et moi-même, nous étions là quand il fallait. On est une famille unie et on se serre les coudes.
- J'ai su, lui dis-je, que, le temps de la guerre, Mathilde a repris son métier de couturière. Mais comme ailleurs, le village vivait pauvrement, avec tous ces hommes partis au Front. Heureusement, Joseph envoyait un peu de sa solde à sa famille et … du chocolat. Il en parlait dans ses cartes postales!
- Et nous partagions aussi un peu de nos récoltes pour nourrir les enfants car la petite épicerie de Marie Demy ne pouvait fournir beaucoup aux villageois.
 
Je n'ose plus poser de questions. Le silence se fait lourd!
Il ajoute encore :
- Aujourd'hui, les enfants de Mathilde ont bien grandi. L'aînée est partie et a rejoint les franciscaines de Saint Brieuc, mais les autres reviennent ici chaque année. Hélas, cet été, ils n'ont pas revu leur grand-mère, Marie-Louise, qui est décédée en ce début d'année! Mais leurs tantes les ont accueillis. Combien de temps encore reviendront-ils nous voir? Serons-nous encore là?
- Je peux vous le dire, vous les reverrez encore plusieurs années avant qu'ils ne fondent une famille! Marguerite et son frère cadet feront même plus de cent kilomètres à vélo pour cela.
A ce moment, je me retiens de parler de leur frère, Joseph qui disparaîtra dans une guerre prochaine.
Jean-Pierre retrouva le sourire.
A peine avons-nous fini notre conversation, l'angélus se met à sonner, l'heure où chacun laisse son travail, l'heure où l'on doit se quitter.
- Je suis heureuse d'avoir pu parler avec vous de ces familles qui ressemblent si bien à ce que je pressentais.
- Soyez sûre que je continuerai à veiller sur eux tant que je vivrais même si je ne les vois que  chaque été! dit-il avec fierté.
- Et moi, je continuerai à transmettre votre histoire à mes descendants pour qu'ils vous connaissent et sachent comment vous avez vécu et le bonheur que vous avez apporté à ceux qui vous ont côtoyés. Saluez Jeanne-Marie de ma part.
 
Aussitôt, je reprends ma route; là, je croise une voiture, une des premières qui aient existé alors dans le village, conduite par le docteur Hascouët.
Plus bas, j'aperçois Jeanne Marie, la femme de Jean-Pierre, remontant le village de sa démarche boiteuse, qui reconduit leur unique vache jusqu'à l'étable en haut du bourg, comme tous les soirs. Je la salue sans oser l'aborder.
 
 
A cet instant, résonne dans ma tête, cette comptine oubliée depuis longtemps, apprise lorsque j'étais enfant :
« La petite vache bretonne
Noir sur blanc
Blanc sur noir
Quand l'angélus sonne
A pas lent rentre le soir »

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Repères

  

 

Sources :
- Témoignages familiaux
- Recensements - Site des archives de Loire-Atlantique
- Fiches matricules - Site des archives de Loire-Atlantique

 

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Tag(s) : #RDVAncestral, #Généalogie maternelle

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