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Pour ce #RDVAncestral de mai, je retourne au XXè siècle à la rencontre de mon grand-père dont les chemins de vie se sont faits plus ou moins malgré lui vers des engagements difficilement lisibles à l'âge de l'enfance, chemins qui ont connu bien des embûches, mais chemins qui ont fait que je suis là, aujourd'hui, pour vous les raconter.

 

Joseph grandit entre ses deux parents et ses nombreux frères et sœurs, vivant une vie ordinaire de petit campagnard, sans doute rude mais heureuse tant qu'il se peut. Son enfance paraît se dérouler de façon linéaire, suivant le chemin tracé par sa famille totalement absorbée par le travail de laboureurs et soucieuse de ses enfants. Joseph, «élève appliqué et sérieux» et dont la famille était certainement très pieuse est remarqué par les frères enseignant à l'école de Sérent. Ils s'intéressent à lui et proposent à ses parents d'accepter de l'envoyer chez les frères de l'instruction chrétienne à Ploërmel. Fiers, ils n'hésitent pas une seconde. C'est aux environs de 1894 qu'il y rentrera et étudiera pendant plusieurs années; puis devenu frère des écoles chrétiennes, il devra à son tour remplir la mission que confie cette congrégation à chaque étudiant, devenir enseignant.

 

Nul accroc, aucune question, rien dans ce monde plutôt fermé n'est venu bousculer ses croyances, sa façon de vivre et ses études. Comme il avait connu l'école enfant, il devrait la connaître dans son futur métier d'instituteur.
Pourtant durant ses dernières années d'études, les certitudes allaient être bousculées alors que le pays s'apprêtait à remettre en question l'ordre existant.
Joseph commença sa mission d'enseignant dès la rentrée 1903 à Saint-Nazaire. Il découvrait alors un monde ouvrier en opposition avec son milieu rural d'origine. Au même moment, en ce début de XXème siècle, il allait être confronté à de grands bouleversements avec les lois sur l'enseignement et celle de la séparation de l'église et de l'État! La remise en cause d'un fonctionnement si ancien ne pouvait que déranger et provoquer une réaction de fermeture sur des esprits peu enclins à remettre en cause l'ordre des choses et créer un repli sur ses propres croyances ou provoquer une révolte pour préserver les traditions d'autant plus qu'elles sont d'ordre religieux. Mais je pense que, pour mon grand-père, le refus fut tout intérieur, attitude d'autant plus grave que, je le crois, ces événements ont pu contribuer à forger le tempérament intransigeant de Joseph.
Ce moment de l'histoire et d'autres qui suivirent, ont probablement participé à faire de lui l'homme autoritaire que j'ai toujours connu lorsque nous étions enfant. Sa sévérité, si peut-être, elle était dans sa nature, a pu être exacerbée par tout ce qu'il a dut endurer au début de sa vie d'adulte.
 
Pourtant à l'heure où je me décide à le rencontrer, près de soixante-dix ans plus tard, dans sa petite chambre d'hôtel qu'il occupe chez sa fille depuis quelques années, il me paraît plus serein et ouvert; il se confie volontiers et me dévoile sa passion pour l'enseignement, la transmission du savoir aux jeunes enfants. Jamais encore il ne m'avait parlé ainsi! Cela me surprend plutôt.
Alors, mise en confiance, j'ose enfin le questionner, d'abord, sur sa vie après qu'il eut quitté sa famille, son village, une période dont il ne nous a jamais dit mot.
 
Sans hésitation, il raconte cette période de bouleversements qui tentaient de mettre fin au règne des congrégations enseignantes et les années difficiles où il s'engageait dans sa mission.
- Grand-père, comment as-tu vécu la tourmente qui a touché la congrégation de Ploërmel où tu étudiais encore en 1901?
- Je n'y prêtais pas attention tant que les rumeurs étaient lointaines et cela durait depuis plusieurs années; nous les jeunes frères nous étions absorbés par nos études. Mais est arrivée la loi de juillet de cette année-là et elle a commencé à s'appliquer. Il y avait beaucoup de ressentiment parmi les Frères depuis cette loi qui apportait la liberté d'association, mais imposait pourtant un régime d'exception pour les congrégations. On bouleversait toutes nos vies, on touchait à notre engagement, à notre communauté parce qu'elle n'avait pas été autorisée. On ne voulait pas que tout cela disparaisse! C'était inimaginable!
- Je comprends que c'était un grand chamboulement et sans doute une immense incertitude face à l'avenir, fis-je remarquer.
- Ensuite est venue une autre loi qui interdisait aux congrégations d'enseigner pour des raisons de neutralité religieuse! Déjà beaucoup de frères étaient partis à l'étranger; là se posait vraiment une question personnelle pour chacun de nous : on se demandait ce que nous deviendrions car on ne pouvait pas enseigner si on restait engagé dans nos vœux!
 
A partir de l'année 1904, les biens des congrégations furent liquidés et des écoles fermées puis les autres devraient l'être avant dix ans! Il fallait trouver pour chacun de nous une école qui pourrait encore nous accueillir. Moi, j'allais de Saint-Nazaire à Sion-les-Mines, à la rentrée 1904, pour peu de temps cependant car je fus rappeler au 116è RI pour quelques mois. Là j'oubliais un peu ces tracas et je m'appliquais aux exercices militaires, j'apprenais même l'escrime.
Je souris. Je n'aurais jamais imaginé mon grand-père escrimeur ni même vraiment sportif!
 
- Chacun de nous avaient reçu notre lettre de sécularisation* pour nous mettre en règle avec la loi. Nos supérieurs tentaient de nous éclairer sur les choix à faire : soit partir loin et rester engagé, soit la sécularisation : la vraie c'est à dire sortir de la congrégation ou bien une apparence de sécularisation qui nous faisaient quitter l'habit mais en préservant secrètement nos vœux tout en espérant des jours meilleurs. Comme le nombre de maîtres dans l’enseignement libre n’étant pas suffisant pour reprendre toutes celles que les Frères devaient quitter, souvent ils affichaient leur sécularisation sans qu'elle soit réelle, notamment les directeurs.
 
Là je n'osais pas lui demander quel fût son choix personnel et à quel moment il le fit! Car, je me souvins, à ce moment-là, de ce que m'avait raconté un de mes oncles. Vers la fin de la première décennie de ce XXème siècle, le comportement de mon grand-père avait ému le village où il enseignait et le curé se chargea de jeter l'opprobre sur ce jeune instituteur en le dénonçant publiquement; c'est qu'il avait été vu à plusieurs reprises, à la sortie du bourg, en train de faire la cour à une jeune fille … c'était elle qui deviendrait plus tard ma grand-mère.
Méritait-il vraiment cette humiliation? Peut-être, la raison de ces reproches était tout simplement qu'il avait maintenu ses vœux religieux? même secrets, ils l'obligeaient à respecter certaines règles ce qui offusquait les gardiens de la morale?
 
Je n'intervins pas et le laissai donc continuer son récit.
- A la rentrée suivante, en 1905, j'étais envoyé près de Nantes, au pensionnat Notre-Dame de Toutes-Aides, une école très importante qui scolarisait plus de 500 élèves, internes et externes. Mais au moment où j'y enseignai, le pensionnat tomba dans les mains du liquidateur qui le mit en vente en juin 1906! Encore une fois je dus partir mais je ne m’inquiétais pas trop puisque de petites écoles rurales était encore à pourvoir. Par contre, le climat était alors empoisonné à la suite du vote de la loi de séparation de l'Église et de l'État, par des manifestations à Nantes et des antagonistes qui en venaient aux mains.
- C'est à la rentrée 1906 que je suis arrivé à Sévérac. Là, j'assistai à l'inventaire des biens de l'église qui excédait le village; tous étaient rassemblés devant l'Église pour empêcher les gendarmes d'y pénétrer. Décidément, d'années en années, tout semblait s'écrouler autour de nos convictions et nous avions l'impression qu'on s'acharnait contre nous.
- Il me semble que dans notre région les gens sont particulièrement irritables quand il s'agit de leur religion, dis-je avec un sourire et c'est toujours ainsi en 1973 même s'ils ont retrouvés une certaine reconnaissance.

Mais mon grand-père me parut un peu contrarié! Alors je coupai court en le questionnant à nouveau:

- Les années suivantes furent un peu plus calmes, il me semble?
- En effet, Clémenceau, pourtant anticlérical choisit l'apaisement en faisant suspendre les inventaires, pourtant il a fallu attendre 1924 pour qu'un compromis soit trouvé entre le pape, Pie X et la République; des associations diocésaines furent créées.

Je conclus à sa place :

- Les paroissiens de ces petits villages ruraux ont finalement retrouvé le calme et repris la routine de leur vie quotidienne, pas si différente du passé puisqu'ils pouvaient pratiquer leur religion en toute tranquillité même si les structures avaient changé. Et j'ai l'impression qu'à Sévérac ce fut le cas, comme beaucoup de petits villages de l'Ouest au moins jusqu'à l'année de l'entrée en guerre qui devint source d'inquiétudes plus grandes encore!
Une chose est sûre c'est que sans ces événements que tu as traversés et par lesquels tu t'es libéré de tes engagements, je ne serai pas là à parler avec toi aujourd'hui. Tu m'a donné une famille formidable, dis-je en lui souriant.
 

Collection personnelle

  

La suite de sa vie, je la connaissais :
   
les années d'après virent le mariage de Joseph et Mathilde à Sévérac, puis leur départ pour Saumur en Anjou. Ces années leur apportèrent quelques joies, avec la naissance de leurs deux filles aînées. Et encore une autre installation dans le Haut-Anjou où un fils naîtra.
Mais voilà qu'à nouveau, un ouragan s'abat sur sa vie: son départ pour le Front puis, la vie terrible des tranchées. Ces quatre années loin de sa famille, retournée vers le village de Sévérac pour y trouver réconfort et soutien.
Et plus tard encore, une autre guerre apportera son lot de malheur avec la mort d'un fils disparu loin, si loin de chez lui, au bout d'une longue marche épuisante vers les stalags!
 
Tous ces événements ont évidemment marqué à jamais cet homme dur, du moins jusqu'à ce moment de 1973 où il me parlait enfin avec confiance et où, peut-être déjà il savait qu'il nous quitterait bientôt.
 

L'horloge astronomique œuvre du frère Gabriel Morin de la Congrégation de Ploërmel
 
 
* La lettre de sécularisation : "Cette pièce permet à chacun ... d'affirmer ... qu'il ne fait plus partie de l'association dissoute ..."
"Mais, ses obligations intimes et de conscience subsistent; ainsi, rien n'est changé pour notre voeu de chasteté ni pour les obligations essentielles de nos voeux de pauvreté et d'obéissance."  Source PDF (1)
 

Sources :

- Livret militaire et fiche matricule

- Cartes postales familiales

- PDF (1) Les Frères de l'Instruction Chrétienne de Ploërmel dans la tourmente en France de 1880 à 1914 (F. Hilaire Nourisson)

- PDF (2) Études Lassaliennes n°11

- Les écoles primaires de Nantes "Petite histoire événementielle et illustrée des créations scolaires depuis 1880" F. Macé (ACMENELA - acmen.ass0.fr)

 

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Tag(s) : #RDVAncestral, #Généalogie maternelle, #Ancêtres morbihannais

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