Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La noyade de Julien

Pour ma troisième participation au #RDVAncestral, j'ai choisi de parler de Julien, un frère de mon ancêtre Thomas (sosa 1024) et de sa noyade dans la Loire près de Savennières en Anjou.

 

J'entendis le glas au moment où j'entrais dans le village. Le curé annonçait à ses paroissiens la mort d'un des leurs. Les villageois se retrouvèrent de plus en plus nombreux; ils voulaient en savoir plus.
Le bedeau leur apprit que Julien Sortant s'était noyé dans la Loire.
Julien et sa famille demeuraient entre Savennières et Épiré, villages bordés par la Loire. Il avait épousé Marguerite Maugin, la fille d'un marinier marchand. A une époque où la navigation était intense sur la Loire, de nombreux riverains étaient liés de près ou de loin à ces métiers de la batellerie.
 
L'importance de cette activité a favorisé le développement économique dans le Val de Loire d'où l'attrait exercé sur nos rois et la fréquence de leurs séjours ici. On y transportait les pierres, les ardoises, le chanvre, le lin, et aussi le vin produit dans la région, notamment celui des vignobles de Savennières, dans des chalands de Loire, ou autres embarcations au fond plat adapté au manque d'eau en été, redressées à l'avant «pour former la levée qui lui permet d'accoster frontalement à la grève». Les mariniers guidaient les plus petits des bateaux à l'aide d'une bourde pour faciliter le passage entre les bancs de sables, repoussant l'embarcation en s'appuyant sur cet obstacle, manœuvre appelée bournoyage.
 
 

 

 

On le sait, ici, la Loire si majestueuse et belle, tempétueuse dans les jours de flots généreux, peut paraître sage et sereine en ce début d'été, mais ceux qui la connaissent bien, pourtant, se méfient de ses pièges. Quand la Loire, trompeuse, masque tous ses dangers, il faut être un familier du fleuve pour oser s'y aventurer.

L'année 1637 n'avait pas connu de pluies ni en hiver, ni au printemps. Ce premier jour de l'été, la Loire paraissait calme, laissant s'étaler les bancs de sable. Pourtant le fleuve était difficilement praticable à cet endroit, tant ses sables sont invisibles et mouvants. Même si la Loire semblait large, elle cachait des chenaux étroits qui rendent toujours très compliquée la navigation.
Les embarcations, fûtreaux, toues et gabarres étaient amarrées près d'une berge qu'il fallait rejoindre, un peu plus loin, vers l'aval. Des gués permettaient le passage en période de basses-eaux; bien que connus des riverains, il fallait les aborder prudemment car les monceaux de graviers et de sable pouvaient s'effondrer de façon inattendue
 

 

Par Xabi Rome-Hérault, CC BY 3.0                                        
https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=4545812

 

Les villageois rassemblés après l'annonce de la noyade se demandaient ce qui avait pu se passer :

Pourquoi en ce dimanche 21 juin 1637, Julien Sortant devait-il embarquer, ne respectant pas le repos dominical? Avait-il obtenu une autorisation spéciale? Leur chargement de vins devait-il être livré d'urgence? Ou bien des fidèles souhaitaient-ils être transportés sur l'île de Béhuard pour une cérémonie dans son église? Ou bien, en ce jour de la Saint Méen, des pèlerins avaient-ils prévu de se rendre à Chalonnes à quelques kilomètres en aval pour rejoindre tous les autres fidèles venus des quatre coins de la région?

Ou bien, tout simplement, Julien s'était-il hasardé sur un de ces îlots dangereux?

Pourquoi?

Les anciens, mariniers comme René, le beau-père de Julien et certains autres proches de sa famille comme son beau-frère, Mathurin Choisnet, connaissaient les dangers de ce fleuve, mais Julien, plus jeune, ignorait peut-être encore quelques-uns des secrets de la Loire.

Fut-il surpris par un courant? Ou bien, avait-t-il marché sur un «cul de grève» qui, tout à coup, se serait effondré, l’entraînant dans le courant? Certainement, une disparition aussi rapide n'aura pas permis pas aux témoins de lui porter secours.

Le curé, rapidement prévenu de cette noyade, s'empressa à son tour d'aller porter la terrible nouvelle à sa famille : François, son père et Thomas, son frère, puis Marguerite, la femme du décédé.

Aussitôt, les deux hommes éprouvèrent le besoin de se rendre sur les lieux, espérant le retrouver; cette réaction déraisonnable mais compréhensible ne put que les attrister plus encore quand ils constatèrent leur impuissance.

Marguerite, jeune mère de trois garçons âgés de trois ans et demi, deux ans et demi et un an: René, Julien, François, était effondrée. Son époux si jeune encore, seulement âgé de 26 ans s'était noyé! Peut-être ne le retrouverait-on jamais? Le fleuve serait-il son linceul? N'aurait-il jamais de sépulture chrétienne et ne pourrait-il pas gagner le paradis? Toutes ces questions trottaient dans sa tête, la rendant plus triste encore. Une noyade, ce n'est pas une mort banale, même si les habitants des bords d'un fleuve y sont plus fréquemment confrontés que d'autres. Comment survivre avec trois enfants si jeunes encore? Même si elle savait pouvoir compter sur le soutien de sa famille, elle ne pouvait imaginer que son mari ne serait plus jamais là! Ses sœurs étaient accourues pour la soutenir. Alors, Marguerite ne retint plus ses larmes.

Ce ne fut que trois jours plus tard que le fleuve consentit à rendre le corps de Julien. Les autorités de justice prévenues se rendirent sur place et autorisèrent le curé à célébrer les funérailles.
 
Un peu avant la tombée du jour, le tintement des cloches se fit entendre à nouveau. Ce jour-là, le mercredi 24 juin 1637, la famille et les villageois accompagnaient Julien Sortant vers sa dernière demeure.
La famille de Julien s'approchait de l'église Saint Aubin d'Épiré pour la cérémonie des funérailles. François (sosa 2048), père du défunt, Marin le plus jeune de ses frères et Thomas (sosa 1024), le plus âgé, y entrèrent, suivis de Marguerite, sa veuve, entourée de ses sœurs et de son père, René Maugin, marinier, puis de Mathurin Choisnet, beau-frère du défunt, lui aussi batelier, tous les deux compagnons de travail de Julien. De nombreux paroissiens les suivaient.
Les cierges portés par des pauvres parmi les villageois étaient déposés aux quatre coins de la bière et sur les autels. La menace de l'enfer pour un noyé, mort sans absolution nécessitait des prières et signes religieux qui sollicitaient le pardon de Dieu. La population angevine des bords de Loire était particulièrement dévote et invitait à de telles manifestations ferventes.
Une très longue cérémonie se déroula alors, suivant les rites exigés par l'église*. Puis, l'assemblée se prépara à la procession conduisant le défunt au cimetière. Je m'y joignis discrètement parmi la foule. Le curé de la paroisse, M. Dielleville, se mit en marche. Quatre pauvres de la paroisse portaient le cercueil; ils recevraient pour cela une aumône*. Ceux-ci étaient censés apporter leurs prières qu'on jugeait alors comme les plus efficaces. Le convoi funèbre sortit de l'église et la foule s'arrêta dans le cimetière entourant l'église. Les dernières prières et cantiques des fidèles servirent d'adieu au défunt, toujours requérant le salut de son âme. Marguerite, malgré sa grande tristesse, ressentit un certain soulagement à avoir pu donner une sépulture religieuse à son époux. Il fallait maintenant, reprendre le chemin pour une nouvelle vie.
 
Pourtant, Marguerite ne pourrait sans doute jamais plus retourner sur les lieux de la noyade sans que son cœur ne se serre et chercherait sûrement à éviter les rives du fleuve. Ce serait au-dessus de ses forces.

 

Sources : AD 49 acte de sépulture

Livre : Vie quotidienne au temps de la marine de la Loire J. et C. Fraysse

Document : MOURIR au XVIIème SIÈCLE de Manon Schmitt

 

Notes tirées du document de Manon Schmitt "MOURIR au XVIIème SIÈCLE "

* le « Rituel des funérailles », promulgué par le pape Paul V en 1614, est resté en usage jusqu’en 1969.
Rédigé en latin, il comporte tout le déroulement du service funèbre dans les moindres détails. Ce service rituel se compose d’une longue prière de trois « nocturnes » qui comportent chacun trois psaumes et trois lectures. S’ajoutent également trois grandes messes chantées « l’une du Saint-Esprit, une autre de la Vierge, et la dernière de requiem »33.
La messe de requiem, avec sa mélodie apaisante, est la messe des morts : « Requiem aeternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis » (« Donne-leur, Seigneur, le repos éternel et que la lumière éternelle brille pour eux »). Parfois, les testateurs demandent une prière particulière, le plus souvent « le Libera » («Délivrez-moi, Seigneur, de la mort éternelle … »), prière dite au moment de l’absoute. En effet, après l’office et les messes, a lieu « la cérémonie d’absoute » ou absolution. L’absolution, qui fait partie du sacrement de
pénitence, est un acte par lequel le prêtre, représentant de Jésus Christ, remet les péchés à celui qui les a confessés avec contrition. Enfin, une procession conduit le défunt au cimetière pour la mise en terre.

 

* Les funérailles exigent « le nombre et le tumulte, c’est la manière dont s’exprime l’intercession des vivants, car l’assistance apporte plus qu’un réconfort mondain, mais le secours de ses prières »  (P. GOUBERT)

 

Partager cet article sur Flipboard :

Print Friendly Version of this pagePrint Get a PDF version of this webpagePDF
Tag(s) : #La Loire, #Ancêtres angevins, #Rivières, #RDVAncestral

Partager cet article

Repost 0